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La maison Perrier-Jouët a décidé de déboucher, à l’occasion du récent lancement de sa cuvée Belle Époque 2002, une vingtaine de millésimes d’anthologie : 1825, 1846, 1858, 1874, 1892, 1906, 1911, 1928, 1952, 1955, 1959, 1964, 1971, 1975, 1976, 1982, 1985, 1995, 1996, 2002. De mémoire d’expert, jamais une telle palette n’avait été présentée. Fantastique plongée dans le temps, pleine d’enseignements.

Certes, de-ci, de-là, quelques vieux et grands flacons de champagne ont déjà pu être dégustés comme Perrier-Jouët 1892 et 1911, Pol Roger 1911, 1914 et 1921, Bollinger 1924 et 1928 ou encore Heidsieck Monopole 1907, un tout petit millésime, retrouvé quatre-vingts ans plus tard dans un bateau coulé dans la Baltique par un sous-marin allemand en 1916 : ils étaient tous en grande forme. Mais jamais une telle dégustation d’ensemble n’avait été possible. On comprend pourquoi tous ces experts, par ailleurs fort occupés, avaient pris le temps de se déplacer à Reims. «Je n’allais tout de même pas rater un événement pareil», glissait Ch’ng Poh Tiong, qui venait de Singapour.

 

Première question, étaient-ils buvables ? Mieux : aux dires des experts, certains tenaient même du miracle. Le 1911 était d’une perfection absolue, le rare 1874 superbe et le 1825 d’une grande tenue. Pour Richard Juhlin, auteur suédois fécond sur le champagne, «le 1874 démontre que l’époque était capable de ­produire des vins absolument magiques». Un seul accident était à déplorer : le 1892 était bouchonné (mais une autre bouteille dégustée il y a quelques années était grandiose). Il faut dire que tous les bouchons, y compris celui de 1825, étaient d’origine, ce qui laisse songeur sur la qualité du liège et du bouchage de l’époque. Seules les ficelles qui tenaient les bouchons au XIXe siècle avaient été remplacées par des agrafes.

Deuxième question, comment est-ce possible ? Certains vins rouges comme les grands bordeaux ou les grands bourgognes sont connus pour être capables de résister aux épreuves du temps. La maison Bouchard Père et Fils à Beaune en fait régulièrement la démonstration en servant à quelques happy few de vénérables et superbes flacons du XIXe siècle. Une splendide dégustation à Yquem avec, entre autres, des 1921, 1928 et 1929 d’anthologie, avait aussi démontré que les grands liquoreux avaient cette capacité. Mais pour le grand public, le champagne «ne se garde pas».

Or les champagnes, non seulement se gardent, mais ils peuvent devenir absolument magiques au vieillissement. Si la recherche scientifique est très loin d’en avoir percé le secret malgré des études très poussées sur les acides aminés et la réaction de Strecker, la qualité des terroirs champenois associée au gaz carbonique des bulles, un antioxydant par définition, forment sûrement un début d’explication.

Autre enseignement de cette verticale, c’est ainsi que l’on nomme la plongée dans le temps d’un même vin, le champagne a toujours su s’adapter à son public. En 1847, Charles Perrier, le fils du fondateur, écrivait sur son livre de cave : «Maintenant, les Anglais n’aiment plus le champagne très sucré.» Avec le millésime 1846, Perrier-Jouët invente le style moderne du champagne tel qu’il triomphe aujourd’hui avec pureté et élégance, un style que la marque a ensuite préservé jusqu’à nos jours.

Pour revenir au fameux 1825, le plus vieux champagne du monde inscrit au livre Guinness des records, sa dégustation montre qu’il possède une puissance phénoménale que ne renierait pas un vin jaune de Château Chalon. Pour la petite histoire, il a été élaboré essentiellement avec du fromenteau, appelé pinot gris sous les cieux alsaciens et pinot beurrot autrefois en Bourgogne. Rappelons qu’à cette époque, le célèbre chardonnay n’existait pas encore. Ces fameux pinots gris venaient de la montagne de Reims et plus spécialement de Sillery qui avait une haute réputation. Aujourd’hui, Sillery, qui a perdu de sa superbe, est planté, à quelques hectares près, de pinot noir. Comprenne qui pourra.

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